lundi 13 octobre 2008

[When the lights go out all over Europe]

Vendredi 10 octobre.

Deux heures du matin, pas sommeil. Je dois pourtant me lever dans sept heures, prendre le petit déjeuner avec Morgane, et être à dix heures moins cinq devant la porte de Nathalie, pour une nouvelle journée de démarches administratives. C’est peut-être qu’il y a trop de choses à propos desquelles être heureuse, peut-être à cause du colis enfin arrivé ou de la musique qui résonne à mes oreilles, peut-être tout ce jus d’orange bu pour retrouver un peu plus de vitalité, peut-être le pain perdu dégusté à quatre dans la petite cuisine de ma collocation, peut-être la reprise des cours qui approche à grands pas, peut-être le mystère de cet appartement berlinois, peut-être toutes ces lettres à écrire sans vraiment savoir comment m’y prendre, peut-être toutes les questions qu’implique cette nouvelle vie. On ne peut pas s’imaginer avant d’y être vraiment, ce que c’est de se retrouver ici. Il y a tellement de choses étranges et à la fois naturelles à faire chaque jour, chaque heure, presque chaque minute. Faire des courses au Kaufland de la gare avec Morgane et Nathalie en ne sachant pas très bien ce qui des tranches de jambon ou des Kinder Riegel est le plus vital, m’étonner : c’est si dur de faire ça pour moi seule, comment fait-on quand il y a toute une famille à satisfaire ?, prendre un bus dans la mauvaise direction en ignorant tout des noms de station qui défilent sur l’écran d’affichage, me demander si manger au MacDo quatre fois par semaine parce que la Mensa universitaire est trop loin, c’est si nocif pour ma santé, ne pas trouver de vrai beurre ni de vraie crème fraîche mais du Ritter Sport et du Lindt comme il n’y en aura jamais en France, prier pour que les L2 aient tort et que la neige tombe sur la forêt, attendre Noël pour que les villes revêtent cette atmosphère toute particulière à l’Allemagne avant les fêtes, loucher sur les calendriers de l’avant et les stands précoces de vin chaud sur la Potsdamer Platz, regretter devant le four-micro-ondes de n’avoir personne pour qui cuisiner et partager ma chambre certains soirs avec Morgane. Les heures solitaires se retrouvent reléguées à tard dans la nuit, le jour il y a toujours quelqu’un autour pour vous ramener à la réalité si d’aventure votre regard s’attarde un peu trop longtemps par la fenêtre, toujours quelque chose à ne pas oublier pour arriver saine et sauve à cet endroit qu’on appelle désormais, un peu timidement, presque en s’excusant, « la maison ». La maison, notre maison, c’est Babelsberg pour Nathalie, Isaure, Hélène ou moi, Griebnitzsee pour Morgane et Sarah. Ca désigne à la fois ce petit recoin où on a casé notre lit, une ou deux peluches, des bouquins et de photos et qu’on s’acharne à rendre un peu plus personnel chaque jour, et à la fois tout cet endroit où on s’interpelle d’un étage à l’autre, où je peux aller emprunter en deux minutes son khôl à Nathalie parce que le mien est abîmé, où on utilise ma cuisine pour faire les pâtes de Morgane avec la casserole d’Anja la Polonaise et les histoires collégiennes de Julien. Où bientôt on inaugurera leurs fameuses « Keller-Parties » dans le sous-sol de notre bâtiment…
C’est pour tout ça, que même écrire est devenu étrange. Parce que mes pages se rempliront de quelque chose qui vous sera complètement étranger, parce qu’il me semble que les pensées qui m’occupent ici sont à cent lieues de celles que je tapais il y a deux semaines. Pleines de listes de courses, de lignes de S-Bahn, de numéros de comptes ou de portables Vodafone, de lieux et de gens que vous ne connaitrez pas et qui ne vous connaissent que par ce que je leur raconte, fière, de vous et de notre vie ensemble. Je ne sais toujours pas vers quoi je m’embarque, ni si je tiendrai le coup ni ce qu’on deviendra tous, je ne sais pas ce que je viendrai raconter ici aussi régulièrement que possible. J’ai peur de tout et j’ai hâte de tout, envie de découvrir et envie de vous retrouver, parfois envie de rire sans savoir pourquoi et parfois envie de pleurer en sachant très bien pourquoi.
Je vous aime.

Aucun commentaire: