J'ai pris le bus trop tard pour arriver à l'heure au Staatsoper, presque soulagée de ne pas avoir à m'enfermer deux à trois heures dans une salle sombre, à devoir contenir tout semblant d'émotion pour ne pas contrarier les vieux qui râlent au moindre toussotement. J'ai flâné le long de l'artère, vaguement étonnée des tenues étranges qu'arborent les berlinois quand les beaux jours les poussent à délaisser leurs blousons de ski. Vaguement tenté de faire les soldes au H&M de la Französische Strasse, déambulé sans but aux Galeries dans l'espoir d'entendre quelques mots de français - en vain. Je suis arrivée trente secondes après la fermeture du Passage, avec une envie soudaine de Paille d'Or. Cherché un glacier potable, mais sans oser rentrer dans le complexe intimidant du forum de l'automobile. En quête de calme et d'un endroit où me poser, je me suis dirigée vers le Gendamenmarkt avec une pensée pour cet après-midi avec Cec où on avait divagué sur un banc à côté de l'église française... Mais la place était bondée et barrée par une sorte d'amphithéâtre dressé à l'occasion du Classic Open. Me suis assise sur des marches quelque part, entre un couple âgé et trois étudiants, frustrée dans mon envie de liberté. J'ai regardé vers le ciel pendant que le spectacle commençait, il y avait des gens aux balcons, et j'ai essayé très fort de ne pas pleurer. J'avais mis ma plus jolie robe et j'étais sortie prendre l'air... J'ai repris mon livre, mais l'opéra, même en plein air, s'accorde mal avec le Kenya du siècle dernier, et au bout de quelques pages à chercher une citation qui me tournait dans la tête, je suis repartie, sans aucune envie que les trois étudiants qui se marraient en partageant leurs chips et leur rosé me voient faire couler mon mascara. Parce que je m'étais maquillée, aussi. Je suis passée devant des bars, des cafés et des restaurants remplis de gens détendus, souriants, endimanchés, en famille ou entre amis, et je les ai jalousés de toute ma force de crétine esseulée. J'ai cherché un endroit où me réfugier en attendant la fin de l'opéra, mais il était 20h, et ces bars, cafés et restaurants me foutaient la trouille. Besoin de plus d'anonymat. Refait la rue en sens inverse, traversé le carrefour toujours aussi animé et ai rencontré sur ma route le miracle du Dussman ouvert jusqu'à minuit... J'ai erré dans les rayons et j'ai découvert que les Allemands savent quand même faire de jolies cartes postales, même s'ils le planquent bien. Me suis décidée pour une carte sans aucun rapport avec le bon rétablissement que je voulais à l'initiale souhaiter à mon oncle, pas même un mot allemand, mais juste un lièvre ébouriffé à l'air paumé. J'ai pensé qu'il avait à peu près cette tête-là quand il me faisait des blagues belges et qu'il voulait me voler mon Polochon à musique. Qui ne fait plus de musique depuis, d'ailleurs. J'ai détaillé livre par livre le rayon enfant, me suis rendue compte que la Poule venait d'ici et que décidément, pour les mômes ils étaient forts aussi, les Allemands. Il y avait même l'Histoire de la taupe qui voulait savoir... Le rayon DVD a dû me prendre environ une heure. Quand mon pied droit a menacé d'exploser, je me suis enfoncée dans un de leurs fauteuils en simili-cuir très confortables te me suis plongée dans la plus imposante biographie illustrée d'Audrey Hepburn que j'ai pu trouver. J'ai même pénétré avec réticence dans le rayon bouquins, ouvert une traduction d'Expectation de Ian McEwan... Et puis il était 23h. Jeté un dernier coups d'œil sur la multitude de carnets en tous genres du rez-de-chaussée, puis je suis partie à la rencontre de Dorra et de sa sœur. J'avais bien fait de pas venir, un truc genre plus de trois heures, cet opéra, de toutes façons je le sentais pas. J'ai ouvert la bouche pour la première fois de la journée, et puis on est allées manger au Vapiano. Un gaspaccio, deux schweppes, une crème mascarpone, une dizaine d'anecdotes familiales, amoureuses ou allemandes et autant de fous-rires plus tard, on a payé en volant des bonbons à la caisse, et puis on a retrouvé la fraîcheur bienfaisante de la rue. Conclusion : les Belghith sont un remède efficace contre la grisaille, et ont un humour à faire se retourner n'importe quel passant. Et féroces avec les chats, en plus.
Dame Roulyo sur papier
Il y a 18 heures

