Je me suis réveillée sept heures plus tard, la voix d'Isaure m'arrachant à un rêve dans lequel je marchais toute seule sur la ligne 5 du métro dans Chicago. (Est-ce qu'il y a une ligne 5 de métro à Chicago ?) J'ai refoulé la première pensée qui m'a saisie, comme on souffle sur une mèche de cheveux qui vous tombe sans cesse sur les yeux. Il ne savent pas que c'est sur la même idée que je me lève tous les jours le coeur serré, et que je m'endors à des heures déraisonnables. Mon lit n'est pas fait, les serviettes en boule sur la couette, et je laisse passer les bus en me disant qu'il va quand même bien falloir que j'en prenne un. Delerm parle d'une voix posée, de choses rassurantes. Piano-voix. Il y a tellement de choses que je regrette. Impossible de penser que j'ai tout mon temps pour l'avenir, je me sens dépossédée... Cette chanson de Sheller sur les trains, un autre, les Machines absurdes. Etre assise sur un quai ou au bord de l'eau, et regarder passer, les jambes battant dans le vide. Je me prends à rêver, une seconde par jour, que rien de tout ça n'est arrivé, et le vertige m'empêche d'aller plus loin, de savoir si les moments où je suis heureuse l'emportent sur le reste. Souchon cette fois : La vie ne vaut rien - mais moi quand je tiens, là dans mes deux mains éblouies, les deux jolis petits seins de mon amie, rien ne vaut la vie. Ces mélodies entêtantes, les accords frappés, les mots murmurés, soufflés, plus que chantés. J'ai dans la tête une passagère clandestine - cette pièce vide et grise, avec une seule chaise tournée vers une fenêtre ouverte sur la rue, grise aussi, vide aussi. If you only knew how lonely I feel. Je me suis passé devant les yeux toutes ces preuves qu'on a été heureuses, ces photos aux couleurs éclatantes, le vert de l'herbe dans les jardins où on se réunissait, le bronzage caramel de Lauren, le brun des cheveux de Banshee, les yeux bleu glaçon de Geneviève. Des cerises accrochées à nos oreilles, et déjà ma tendance à toujours tout gâcher, être malheureuse comme les pierres au milieu de nos jeux les plus effrénés. Je garde des souvenirs précieux qui ne correspondent à rien de précis, à des instants insignifiants pour n'importe qui d'autre. Nos cahiers étalés sur une table en fin de seconde, ces journées où on se sentait jolies, le violon de Gen sur la pelouse du lycée. Je ne pourrai jamais dire toute la vérité sans blesser quelqu'un. S'ils savaient tous les moments où je lâche prise. Quand il n'y a que mon oreiller ou la blancheur du carrelage comme témoins.